En L’absence De Bergman

EN PRESENCE D'UN CLOWN d'Ingmar Bergman.
Cinéma | A l'affiche | Ingmar Bergman

Bergman démontre une fidélité sans faille à ses thèmes privilégiés avec le retour d’une invitée précieuse, la folie. Peut-être une solution pour désacraliser les pires de ses peurs. Et si ce film s’avérait être le chaînon que l’on pensait manquant à son oeuvre ? Sa vision de l’âme humaine n’a jamais été aussi compassionnelle. La vie, la mort, le théâtre et le cinéma, tout au long de l’histoire se dessine la quadrature du cercle Bergmanien par excellence.

Jeudi 4 novembre 2010. Le Reflet Médicis. 20h30.
Il faut reconnaître qu’aller voir un film de Bergman (Ingmar pas Ingrid…) nécessite un certain état d’esprit. En dehors d' »Une leçon d’amour  » (1954) réelle comédie légère totalement burlesque, Bergman a eu tout au long de sa filmographie une sérieuse tendance à la gravité, voire à une plongée dans les plus profondes et ténébreuses parcelles de nos psychés.  » L’heure du loup  » (1967) apothéose du genre fait passer sans mal  » Eraserhead  » de Lynch pour une douce frivolité ou  » Tu ne tueras point  » de Kieslowski pour un désopilant divertissement. Mais lorsque l’on souhaite offrir à son esprit et à sa réflexion l’un des mets les plus délicieux et délicats qu’il soit, au risque de ne pas passer la soirée à pouffer de rire sous son siège, voir un film de Bergman reste encore la meilleure solution.  » En présence d’un clown  » est comme le précise l’affiche l’avant-dernier film du réalisateur Suédois. Inédit sur grand écran en France pour le public, seuls quelques privilégiés professionnels de la profession avaient eu la chance de le voir en autres dans le cadre de la programmation  » Un certain regard  » au Festival de Cannes 1998.

À l’idée de découvrir  » un nouveau Bergman « , une certaine fébrilité m’envahie, il me faut avouer que je regarde l’intégrale de sa filmographie au rythme d’une fois par an, et ce avec un plaisir toujours immuable. Me rendre à cette projection n’était donc pas sans éveiller en moi une excitation certaine. D’autant plus que j’avais sélectionné ce cinéma et cet horaire sachant que le film serait suivi d’un débat avec l’un des spécialistes du cinéaste, Jean Narboni. Illustre cinéphile s’il en est, rédacteur en chef des  » Cahiers du cinéma  » dans les années 60 et auteur d’un livre consacré à  » En présence d’un clown « , un ouvrage éponyme édité chez Yellow Now. Mon premier étonnement en arrivant devant le cinéma fut de constater qu’une file d’attente relativement importante s’était déjà formée, mais surtout que tous les individus la composant se trouvaient dans le mauvais sens. Ils étaient dos à l’entrée, les uns derrière les autres. Décidément les amateurs de Bergman ne sont définitivement pas des spectateurs comme les autres. Quelques instants plus tard, non sans un certain sentiment de ridicule, je me rendis à l’évidence. Ces personnes faisaient en réalité la queue (et donc dans le bon sens) pour un autre cinéma, celui se trouvant deux numéros plus bas, le célèbre Champollion.

Une rapide enquête de voisinage m’apprit qu’était programmée ce soir-là  » La vénus noire « , film qui lui aussi serait suivi d’un débat avec son réalisateur Abdellatif Kechiche. Face à cette immense file d’attente, nous n’étions en réalité qu’une petite douzaine à attendre pour le Bergman. Cela confirma mon sentiment que Kechiche était un réalisateur largement surestimé, ces deux derniers films,  » L’Esquive  » et  » La graine et le muet  » (honorables mais point exceptionnels) avaient tout de même l’un comme l’autre raflé les Césars du meilleur film, meilleur réalisateur et meilleur scénario. Mais où allait donc ce monde dans lequel Kechiche séduisait davantage que Bergman ?

À moins que cet engouement ne fût justifié que par la perspective de rencontrer Kechiche en chair et en os. Il est vrai que Bergman lui ne brillerait ce soir que par son absence (pour cause de décès, ce qui est excusable…) mais son esprit vivace et son génie artistique seraient bien présents sur l’écran et en chacun de nous. Ce que personne ne savait à ce moment-là, c’est que nous aussi les Bergmaniens nous allions avoir droit à notre ration de célébrité. Invitée de dernière minute, la comédienne jouant le rôle titre du « Clown », de passage à Paris, avait accepté le jour même de participer au débat post-projection. Voilà comment un soir d’automne nous avons assisté à  » En présence d’un clown  » en présence du clown… Peu à peu, les spectateurs investirent la salle qui en quelques minutes comme par magie se retrouva complète. Un public des plus éclectique avait investi les lieux. Des jeunes d’une vingtaine d’année, des trentenaires, quelques quadras et même des vieux vraiment vieux. Une mixité linguistique se fit entendre. Derrière moi, quelques mots en espagnol, à ma gauche du russe et un peu plus loin du japonais. Puis enfin, le silence se fit.

« La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien qui s’agite et se pavane une heure sur scène et qu’ensuite on n’entend plus, c’est une histoire dite par un idiot, pleine de fureur et de bruit, et qui ne signifie rien ». C’est cette citation de MacBeth (ouvrant le film) qui inspira à Ingmar Bergman la pièce « S’agite et se pavane » en 1993. Quatre ans plus tard, il l’adapte pour la télévision. Ainsi est né « En présence d’un clown ».

L’action se déroule en 1925, Carl Akerblöm, un ingénieur admirateur obsessionnel de Schubert rêve d’inventer le cinéma parlant alors qu’il est interné dans un asile psychiatrique. Son idée est aussi folle que géniale : des comédiens cachés derrière l’écran parlent dans des micros pour se synchroniser au mouvement des lèvres des personnages du film. Carl explique le principe en donnant l’exemple d’une femme, le regard sensuel, les lèvres humides et entrouvertes, elle regarde la caméra et on l’entend pour la première fois dans l’histoire du cinéma dire ces mots « Je t’aime Bertrand » ( !!! ). Faire inventer par l’un de ses personnages le cinéma parlant, ressemble fort à une malicieuse métaphore venant du réalisateur qui a peut-être le plus apporté de sens aux mots dans l’histoire du 7ème art. « En présence d’un clown » met en scène les thèmes privilégiés de Bergman : La vie, la mort, l’art.

Et le retour d’une invitée précieuse, la folie. Peut-être une solution pour désacraliser les pires de ses peurs. Ici la mort a un visage de clown. Enfant, Bergman avait été terrifié la première fois qu’il en rencontra un, son visage cadavérique et son regard perdu l’avait marqué à jamais. C’est pourquoi la mort est ici symbolisée par cette étrange femme-clown. Une mort peu visible, mais que l’on devine toujours présente. « C’est l’ombre de la mort qui donne relief à la vie » avait déclaré le réalisateur. Et c’est un appel à la vie que formulent à chaque instant les personnages, dans leur détresse partagée tout autant que dans leur volonté d’entraide. Sa vision de l’âme humaine n’a jamais été aussi compassionnelle. On retrouve aussi l’amour du cinéaste pour les liens incestueux existant entre le cinéma et le théâtre. Il fait dire à l’un de ses personnages : « Le théâtre c’est mieux que le cinéma » alors que l’on sait qu’il n’a jamais réussi lui-même à choisir. « Le théâtre est ma femme et le cinéma ma maîtresse » disait-il. Au cinéma et au théâtre, il associe sans cesse ses obsessions de vie et de mort. Ainsi se dessine au long de ce film la magnifique quadrature du cercle Bergmanien par excellence.

Et si « En présence d’un clown » s’avérait être le chaînon que l’on pensait manquant à sa filmographie ?

Je me souvenais avoir lu que quelques années après avoir réalisé ce que je considère comme l’une de ses plus belles oeuvres « La source », il avait déclaré

« C’est un film d’une beauté qui plait aux touristes et c’est une misérable imitation de Kurosawa. » Le moment du débat arrivé, j’ai demandé à la comédienne jouant le rôle de la mort (le clown) quel regard Bergman avait-il porté sur ce film une fois le montage terminé. Tout en me souriant, elle m’avoua qu’elle n’en savait rien, que depuis « Fanny et Alexandre » (film durant lequel il avait annoncé qu’il se retirait du cinéma) il ne parlait plus de ses œuvres une fois achevée.

Ainsi se termina la soirée. Dans la rue, malgré la pluie, croisant les spectateurs de la « Vénus noire », je bombais le torse et relevais la tête, revendiquant mon appartenance Bergmanienne. Je n’avais peut-être pas vu Kechiche « pour de vrai » mais moi ce soir, j’avais échangé un sourire avec la mort.

À chacun ses combats, à chacun ses succès.