Les chanteuses de mon grand-père

Je me souviens de leur chant comme si c’;était hier, je portais culottes courtes et avais la bonne hauteur pour que mon grand-père puisse me décoiffer en frottant affectueusement sa main sur ma tête. J’avais la taille idéale, celle du bâton, plus compagnon que canne, qui ne le quittait jamais.

Il savait les faire chanter comme personne et pas un au village n’aurait osé lui contester ce talent. C’était tous les dimanches, pour les fêtes religieuses, pour les mariages, les baptêmes…. Mais, ce qui m’impressionnait au plus haut point, se produisait l’été, quand le ciel chargé menaçait de lâcher ses flèches de grêle sur les récoltes, mon grand-père les faisait alors crier à toute volée, jusqu’au fond du ciel. Et les nuages, terrorisés, détalaient.

Le temps passait, il devait lever la main pour la passer dans mes cheveux…

Puis, un jour elles ont chanté différemment, notre vieux voisin venait de nous quitter. Et tout a changé, ce n’étaient plus les baptêmes et les mariages qui rythmaient la vie du village, mais les enterrements.

Quand les rhumatismes ont fini par clouer le curé de la vallée à son presbytère mon grand-père ne les sollicitait plus qu’un dimanche sur deux, puis une fois par mois, par an, puis plus rien…

Je me souviens, caché dans la tour où elles vivaient, l’avoir vu du revers de sa main si douce, cette noble main usée par les travaux des champs, les caresser affectueusement sur la robe. Il pleurait…

Un jour de malheur un autre leur fit donner de la voix, mon grand-père était mort.

Je n’ai jamais plus entendu les cloches de mon village et la grêle peut bien venir détruire les récoltes, il n’y a plus de récoltes depuis bien longtemps…

Le Sanglier 

On ne se parle plus

« Y avait une ville,

Et y a plus rien »

Ce n’est pas synchro là, ça ne va pas du tout… Il y a un sacré décalage entre le son et l’image, comme un bug entre les gestes et la réalité.

– Hey man, qu’est-ce qui t’arrive ? Le musicien tape la manche en faisant claquer un “Hey Joe” électrique et toi tu enchaînes de drôles de gestes avec tes mains… Hey man, ne pas avoir le rythme à ce point là, c’est inquiétant.

–  Hé toi, là bas ! Mais je rêve, ce n’est pas vrai, c’est à toi qu’elle va demander un renseignement et tu ne la calcules même pas. Tu ne l’as pas vue, pas entendue. C’est quoi ton problème ? Moi, tu sais, j’aurais bien aimé l’aider avec mon mauvais anglais, je l’aurai même accompagnée si elle avait voulu… Dommage.

– Oh, les gens, que se passe-t-il ? Qu’est ce qui vous arrive ? C’est le premier vrai rayon de soleil depuis longtemps. Qui chante, là ? Twi-Twi-Twi. Un moineau ? Une mésange ? Ce n’est pas tous les jours que vous pouvez entendre ça à Paris. Bon, j’ai compris, ça ne vous interesse pas… Et pourquoi vous n’arrêtez pas de monologuer ? Et pourquoi vous ne me répondez pas quand je vous parle ?

Peut-être que suis devenu fou, que je ne suis plus du tout synchro : je vous entends discuter avec des personnes que je ne vois pas, je vous vois bouger sur des musiques que je n’entends pas. Pour tout vous dire, je finis par me sentir un peu seul dans les rues de ma ville de 2 254 262 habitants.

Si vous saviez comme vous me manquez pendant que me reviennent ces quelques vers de Claude Nougaro :

“Que se passe-t-il ?

J’y comprends rien

Y avait une ville

Et y a plus rien”

Le Sanglier

Espèces disparues

Ne les oublions pas…

Au dauphin de Chine et à la dignité

A l’auroch et au sophora toromiro

A Lucie, au courage et au busard cendré

A Mu, à l’humanisme et au Navire Argo

A l’Huia dimorphe et au crapaud doré

A la confiance, à l’amour, à l’oiseau dodo

Aux pygmées encerclés et à la vérité

Au grand requin blanc, à Venise sous les eaux

A la banquise, aux Mayas, au crapaud doré

Au Zizia latifolia, au Golf-Drouot

Au papillon monarque et à l’égalité

Jusqu’au serpent Clarion et même au cabillaud

Jusqu’a l’étoile éteinte dans la Voie Lactée

Jusqu’au neurone qui claque au fond du cerveau

Cet édito lancé vers l’éternité des espèces disparues, menacés, en danger

Cet édito lancé vers l’éternité des espaces effacés, dépassés, condamnés.

Le Sanglier 

Le diable et la Présidente, fable sud-coréenne…

Il était une fois, au pays du gangnam style, la fille du chef auto-proclamé de l’Eglise de la vie éternelle qui jouissait de pouvoirs sans doute surnaturels : elle trafiquait les influences.

Il était une fois, au pays du matin calme, l’héritière naturelle et spirituelle du confident de l’âme de la défunte mère de la présidente qui, sans doute inspirée par les forces des esprits, s’imposait comme conseillère occulte.

Il était plusieurs fois, au pays de Samsung et Hyundai, des millions de dollars qui empruntaient les voies, sans doute chamaniques, les conduisant dans les coffres de fondations pour le moins obscures.

Il était plusieurs fois, à Séoul, dans les zones d’ombre de la présidentielle Maison Bleue, une main, sans doute guérisseuse, qui réécrivait les discours et posait son doigt sur les nominations politiques.

Et il arriva, sous la présidence de la corruption, de la fraude et des abus de pouvoir, à une portée de missile de l’impitoyable Grand soleil du XXIe siècle, que des centaines de milliers de Sud-Coréens, sans doute sourds à la magie, descendirent dans la rue pour crier que le pays était à eux et manifester contre ce naufrage de la moralité politique en rappelant au passage celui du ferry Le Sewol, maintenu au fond des eaux par un pouvoir qui ne voulait pas voir éclater la simple vérité terrestre.

Il s’ensuivit qu’une présidente rigide et sous influence fut destituée, arrêtée et emprisonnée dans la vraie vie. Sa Raspoutine, dans la bousculade qui accompagna son arrivée au bureau du Procureur, perdit une de ses chaussures Prada.

C’est fou où peut aller se nicher le diable, tout de même…

Le Sanglier

La grosse berline noire

Les Morfalous reprendrait-ils du service ? Une nouvelle Flic story serait-elle en cours ? Le Rouge serait-il remis ? Ou alors, plus romantique, un nouveau coup de foudre guetterait-il Gueule d’amour ? Mais je crains que l’histoire s’avère moins belle… pas de Bebel à l’horizon, pas de Delon. Pas de Lino Ventura au volant, pas de Gabin qui ouvre la portière à une belle héritière. Alors, alors, pour qui roulent ces milliers de berlines énigmatiques que j’imaginais, telle la légendaire traction avant noire d’une époque bénie du cinéma, transportant des gangsters armés et forts en gueule ?

Et si c’était un coup de pub de Guerlain pour lancer son nouveau parfum pour homme «La grosse berline noire» ? Belle idée, non ? Mais, je crains que cette invasion n’ait rien à voir avec le chic parisien…

Qui sont ces grosses berlines noires que vous voyez de plus en plus nombreuses, les vitres arrières fumées, souvent à l’arrêt, avec à leur volant un homme en costume sombre, chemise blanche et triste cravate, rarement une femme, attendant ses passagers ?

Mais qui sont ces  grosses berlines noires qui se multiplient et changent le paysage parisien ? Une secte ? Une invasion de frelons tueurs géants en combinaisons noires ? L’expression d’une maladie urbaine qui devient épidemie galopante ?

Dans le doute, dès que la nuit tombe, je rase les murs

Mais vous pouvez me renseigner, sans doute, il me semble vous avoir apercu(e) plusieurs fois installé(e) à l’arriere de la grosse berline noire…

 Le Sanglier

Et l’esperluette est née…

J’imagine cet orfèvre Mérovingien concentré sur son ouvrage…. Pendant que les autres hommes se battent, il travaille l’os et le bronze pour donner, avec ses doigts de femme, vie à des bijoux raffinés et de délicats accessoires.

J’imagine cet orfèvre essayer de faire le vide, de ne pas entendre le bruit des combats.

Je le vois, la chaleur est étouffante, il enlève la fibule qui retient les pans de sa tunique et, distraitement, commence à la faire jouer entre ses doigts. Ses paupières deviennent lourdes, elles se baissent, laissant les yeux s’ouvrir sur les mondes du rêve.

Je les suis. La fibule s’échappe de ses doigts et entraîne son esprit dans des cieux où virevoltent boucles, déliés, jambages et traverses… Et la fibule danse, danse avec eux, se déplie, s’enroule, invite un e, enlace un t et les fond en elle.

L’artiste se réveille, autour de lui flotte une buée d’o dans l’e, d’e dans l’a et quelques cédilles et trémas… Dans ses doigts la fibule qui, jusqu’alors ne lui servait qu’à attacher sa tunique s’était transformée en un miracle de logogramme, l’esperluette.

Demain, il partira au combat avec les autres hommes et ses doigts de femme, demain il pourra mourir, il a réalisé l’œuvre de sa vie.

Alors, maintenant que vous savez la naissance de ce bijou de ligature, de cette merveille typographique, s’il-vous-plaît ne l’appelez plus jamais « et commercial »

Par Le sanglier

Réflexions sur le climat électoral

Si j’étais un idéaliste….

La politique serait la science de l’idéal à partir duquel les gouvernements règleraient leurs actions. 

Les partis politiques seraient des organisations où les femmes et les hommes de bonne volonté s’associeraient pour réfléchir et mettre en œuvre les conditions nécessaires à l’accomplissement de cet idéal.

Les responsables politiques s’impliqueraient corps et âme dans sa réalisation et répondraient de l’exemplarité de leurs actes, toutes circonstances et conséquences comprises.

La liberté, l’égalité et la fraternité seraient des valeurs majeures et constituantes du droit au bonheur pour tous. Et, si le bonheur est une notion abstraite, l’idéal donnerait la force de l’incarner dans la réalité…

Il ne serait pas concevable que la politique, ses partis et ses responsables renoncent à l’idéal et se  délitent au point d’acculer les électeurs à ne pouvoir se prononcer que par rejet, fatalisme ou pulsions malsaines. Il n’y aurait aucun risque que nous arrivent ces signe d’un monde politique pour lequel il deviendrait urgent de se ressaisir avant que ses citoyens ne cèdent aux chants d’une créature qui les emmènerait dans ses eaux vulgaires, xénophobes et sécuritaires. 

Mais, Marianne soit louée, l’idéalisme est une perversion qui ne risque pas de m’atteindre… je compte me lancer en politique

Par Le sanglier