Le Jazz selon Jack Rose

Sans Sarah rien ne va
Fiction | Jack Rose | 1er épisode

L’écouter les yeux fermés aurait été un gâchis, m’a dit Jack l’autre soir. Comme cela lui arrive parfois, il commença son monologue sans aucune somation, sans aucune précision non plus sur le sujet qu’il allait aborder. Mais le connaissant depuis longtemps, je me doutais bien à sa mine réjouie qu’il s’agirait de musique et que donc le jazz ne devait pas être loin. La suite me le confirma :

Etait-ce la beauté de son visage lorsqu’elle chantait, qui se reflétait ainsi dans sa voix, ou bien ses interprétations qui la rendaient si radieuse et lumineuse ? Nul doute qu’il existait une résonance, un cercle vertueux entre son sourire, la délicatesse de son visage et ses envolés vocales qui nous emportent aujourd’hui encore si loin, si haut. Elle détenait une fulgurance mélodique et rythmique sidérante, et une tessiture d’une rare amplitude. Elle couvrait un peu plus de trois octaves. La voir chanter, c’était aussi comprendre la manière dont elle vivait la musique. Elle se livrait sans compter. Le plaisir qu’elle y prenait semblait au moins aussi intense que celui qu’elle offrait à ses auditeurs. Et puis, et cela ne peut être un hasard, elle fut aussi l’une des rares chanteuses parmi les plus grandes à être musicienne.

Parmi toutes ses chansons, les préférées de Jack sont celles qu’elle interprète seule, s’accompagnant de son piano, il me parla aussi du coffret « The quintessence » enregistré au milieu des années 40 à New York. Si Billie Holiday est la plus émouvante, si Ella Fitzgerald a indéniablement le meilleur swing, selon Jack, Sarah Vaughan est la chanteuse de jazz à posséder, avec une indécente aisance, la meilleure technique musicale et la voix la plus puissante. Dans de nombreuses salles, elle refusait de se faire sonoriser, elle chantait sans micro, au coté de ses musiciens. Sa voix remplissait l’espace avec force, tout en touchant tout en douceur au plus profond les âmes des spectateurs.

Les anges qui se sont penchés sur son berceau ont été d’une rare générosité, dit souvent Jack.

C’est en écoutant les saxophones qu’elle apprit à chanter. Elle maniait sa voix tel un instrument. C’était une grande instinctive, toujours à l’écoute pour sentir, recevoir, comprendre, puis transmettre à son tour. Elle jouait avec son trio sans partition. Ses musiciens devaient être à l’écoute de sa tonalité au début du morceau et de ses changements de tons pour l’accompagner. Et lorsqu’on lui demandait :

Comment faites-vous pour chanter aussi bien ? Elle répondait avec malice :

Je bois un coup, et je fume, ça me permet de garder l’adrénaline ! Elle se moquait des chanteuses travaillant leur voix avant de monter sur scène. Elle ne faisait jamais d’exercice. Elle chantait comme elle respirait, sans y penser, comme guidée par une inconsciente volonté de vie. D’illustres instrumentistes de musique classique reconnaissent qu’elle aurait pu être une grande chanteuse d’opéra. Ce que Jack aime aussi en elle, c’est sa dualité. Peut-être le secret de son point d’équilibre. Elle adorait faire la fête, mais avait un caractère réservé. Elle savait se montrer joyeuse, tout en laissant à qui savait prendre le temps de l’observation deviner une tristesse qu’elle s’évertuait pourtant avec élégance de camoufler. Elle racontait l’histoire du jazz en en réécrivant certaines de ces plus belles pages. Elle était à l’image de ces musiciens qui ne peuvent s’empêcher d’interpréter à leur manière les titres, y compris les plus connus, tous ces standards parfois usés d’avoir été trop joué. Elle y ajoutait sa touche, sa vision, sa sensibilité, la multiplicité des facettes qui la constituait. Jack m’a confié qu’il pensait que cette approche si intime est peut-être le point commun qui permet de déceler les réels créateurs. Quant à sa vie amoureuse, elle fut joyeuse et triste, fidèle à qui elle était. Elle se maria quatre fois. Elle divorça quatre fois. Elle passa sa vie en tournée à parcourir le monde.

Longue vie à vous tous et puissiez ne jamais mourir, disait-elle souvent au public pendant ses concerts.
Un souhait qu’elle n’eut pas le privilège de s’appliquer à elle-même. Elle partie au début du printemps 1990. Jack se souvient avoir entendu un pianiste une nuit dans un club de jazz lui dire :
Si Sarah Vaughan est morte, c’est parce que Count Basie avait besoin d’une chanteuse là-haut.
Jack espère intimement que ce type avait raison.

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